CLARK COOLIDGE
Ma traduction du livre de Clark Coolidge, initialement paru en 1980 chez Vehicle Press (et lisible en anglais en numérisation sur le site Eclipse), vient de paraître
mi-mars aux éditions Les Petits Matins, dans la collection Les Grands Soirs dirigée par Jérôme Mauche.
Le premier volet est un montage, composé à partir des écrits de Robert Smithson et d'autres textes ; le
deuxième volet constitue un documentaire du tournage des Dents de la Mer en 1975, à Martha's Vineyard, auquel Clark Coolidge a assisté.
Voici un extrait de chacun des deux textes qui composent le diptyque smithsonien / spielbergien de ce livre
hors-norme, en résonance permanente.
Un cahier à dessin noir brutalement claqué percute un classeur rouge posé sur le plancher
à l'instant même où une détonation résonne dans un taillis derrière le puits. 500 feuilles de Substance 20 8 ½ X 11 sphinx aristocrat mimeo bond (blanc) sur une tablette de contreplaqué posée en
équilibre sur des cartons de déménagement dans un coin. Le bureau est enfoui sous les papiers, mais cet éparpillement me convient bien, je sais où sont les choses pendant des années sans faire la
poussière. Comme corbeille à papier dessous, une boîte métallique rectangulaire anti-transpirant ultra sec spray qu'un papier obstrue. Les fenêtres juste au-dessus, ternies par la fumée de
cigarette accumulée s'ouvrent à l'ouest sur des chênes châtaigner bouleau. Un fauteuil de direction, stable, sans housse de protection. Des images sur les autres murs, qui demeurent invisibles
tant que le travail avance. Ou à peine un coup d'oeil (Léger), un interstice dans le processus fumant buvant écrivant. Une après-midi est un matin qui monte dans l'autre sens. Et un long bain
pour lire les fins d'après-midi avant l'heure du souper. Jeux télévisés, café, et lettres...
Non je ne suis pas mort, je fais en sorte d'exister. Et aujourd'hui tout spécialement, à
l'approche du 4 juillet, avec cette pluie froide, j'existe tellement peu... Vouloir tenir le rythme de vos lettres a été vain. J'étais préoccupé la plupart du temps par de douloureux problèmes,
sans compter le reste des tracas d'une vie comme celle que j'ai. Mille choses viennent m'encombrer l'esprit dans mon effort pour venir à bout de la journée, et pour commencer, la somme de tout ce
que j'ai déjà fait, qui vient me narguer dans le miroir tous les matins. Je suis parfois contraint de réfréner certaines envies, pour préserver ce qui reste de ma santé.
Ça m'a mis en tête de peindre en silence. Les dépôts inférieurs de l'architecture des
cavernes, mammouths et ours de pigments et chaux, l'oreille posée contre le rocher sous la colline. Les tunnels rouillés qui épousent la déclivité des roches sous la ville grise. Les
presse-papiers américains. Un parking en forme de L, derrière le bâtiment peu élevé de briques, qui ressemble à une usine. Le sable granuleux du ciment sur le trottoir, les graviers passés à la
chaux sur le parking. Couverture nuageuse basse, grise et sans forme à midi. Aucun vent, température au-dessus de 20. À l'intérieur du bâtiment, il y a des pièces remplies de casiers à tiroirs de
la hauteur d'un homme, remplis d'intercalaires. Les choses se produisent au niveau animal. Et ce niveau animal lui-même est perçu du point de vue végétal, sinon minéral.
Ne sachant pas les mots, il considérait cales, poignées, glissières, plinthes, linteaux,
corniches, rebords, clous tapissiers, agrafes, garnitures, contreplaqués, manteaux de cheminée, vitres, appuis, tringles à rideaux, jambages, loquets, lattes, et louvres infestés de frelons.
Surchargés d'un décor sombre et froid de boiseries, de stuc, de panneaux moulurés – marbres, glaces noires, peintures sombres, colonnes, lourdes tentures – encadrements sculptés des portes,
enfilade de portes, de galeries, de couloirs transversaux... salles silencieuses où les pas de celui qui s'avance sont absorbés par des tapis si lourds, si épais qu'aucun bruit de pas ne parvient
à sa propre oreille – comme si l'oreille elle-même était très loin, très loin du sol, des tapis, très loin de ce décor lourd et vide, très loin de cette frise compliquée qui court sous le
plafond, avec ses rameaux et ses guirlandes, comme des feuillages anciens, comme si le sol était encore de sable ou de graviers...
(extrait de Dépositions smithsoniennes)
[...]
Le temps, sur pellicule. Les nuages ont été ramenés, réinstallés. Ils
tombent au sol. Un ciel bleu est requis. Chaque nuit l'équipe renouvelle sa demande. Un ciel clair, une mer calme. Le film tourne sur des questions. Une question de besoin, besoin de produits
chimiques pour une bonne exposition. À quoi répond un arrangement, bien au-delà des considérations humaines. Centres de pression alignés et mouvants contre les attendus de la pensée. La pression
de la lumière sur des produits chimiques détermine l'humeur ambiante. Tournures d'esprit, posant de nouvelles questions, exposant davantage de film. Le Rituel de Boulez demande sept
percussionnistes indépendants, l'esprit de chacun fermé aux autres. Le public est assis dans une salle humide, s'agite face à une telle exposition, quelques applaudissements s'ensuivent, le
minimum. À l'aurore les réalisateurs retournent au même point sur l'océan (ou à une réplique valable de celui-ci) et observent les caméras qui ondulent, les sujets qui évitent les rebords de
l'image, se découragent, tombent malades. Qu'est-ce qui est sujet à un film.
Une série de jours. Le crash a lieu vers le Détroit de Nouvelle-Angleterre. Ron-ron du
moteur augmentant en arrière-plan, à l'escale. La plage fait face à une autre plage. Elles prennent et perdent leurs eaux en cadence. Entre elles, il y a les films, s'enroulant et enregistrant.
Sur eux, des gens se tiennent debout, le pied mal assuré, soumis aux aléas de la météo.
L'un des deux (par ailleurs identiques en tous points, simplement le plus immergé des deux)
bateaux est tiré au fond et remonté à la surface, sur la mer qui s'abaisse et remonte elle-même. Et de même pour les deux bateaux, celui qui n'a pas de fond, celui qui est entier. Le remonteur /
baisseur remonte et de cette façon il rabaisse l'autre. L'un des bateaux se remplit d'eau, à mesure que le film se remplit d'images. Un film sur la mer n'a pas de perspective stable. Et les
hommes qui le font. Quelqu'un aborde le sujet d'un film.
Ce qui est sujet à un film. La télévision. Un film se filmant lui-même (Godard). L'eau et /
ou un feu. Des fumées artificielles dans une lourde caméra professionnelle pointée sur un projectile. Un film sur des draps et qui ne les brûle pas. Les plateaux d'Hitchcock sont épinglés dans
tous les mauvais sens.
De telle façon qu'un visiteur ne verra pas le film. Un feu sur le bateau et un feu dans le
script, tous deux échappant des mains. L'argent, qu'on faisait couler en permanence pour compenser le déplacement. Déchets, parcelles, n'en voyant pas la fin. Ce qui est sujet à un film. Le
détail des horaires du personnel. L'amour dans un mégaphone. La plage où j'ai appris à nager. Des portions recyclées des eaux de l'océan, et qui peuvent être identifiées. Des requins, qui ne vont
pas sur les bancs d'écoliers, mais qui les cherchent. Le jour pour la nuit. L'air pour l'eau. L'argent pour les catastrophes naturelles. Le doublage.
(Sujet à un film,
extrait)