Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /2008 22:13



"Approche des mécanismes sociaux et de la langue qui les subvertit", le travail de Jean-Charles Masséra, depuis France guide de l'utilisateur et United emmerdements of New Order, tous deux chez POL, réussit à intégrer le spectaculaire intégré, et à le dissoudre, dans une critique drôle et assez radicale, enfilant par ses constatations acides autant de perles de langage par centimètre carré. Activisme politique et baskets, deux fois, genres différents :

Ecriture : Croissance, familles savoyardes et baskets à scratch, le nouveau livre de Jean-Charles Masséra, vient de sortir chez Publie.net, la maison d'édition numérique dirigée par François Bon.

Rock'n'Roll : All I need, clip de Radiohead, est visible sur Youtube, sponsorisé par MTV ; oeuvre "ouvertement militante" comme disent les grands médias, ce clip se veut une dénonciation du trafic d'enfants et des fabricants de chaussure en Asie. Formellement, le dispositif brille par sa simplicité : l'écran est divisé en deux, deux journées d'enfants défilent. Pas le choix, voir le nouveau Radiohead en version vidéo sera s'exposer à cette juxtaposition, ces deux mondes interdépendants, ces deux modes d'être-enfant reliés par l'interface de la chaussure, du pied.


Les deux objets, le livre et le clip, ont en commun de présenter des faits, incontournables, comme le fait la publicité par exemple (ou la mécanique de la justice). Les deux objets ont une action immédiate. Leur message est clair, de l'ordre du slogan, si l'on veut. Mais c'est qu'il fonctionne aussi autrement : par jeu de co-présence, de mise en simultanéité. Dans la vidéo de Radiohead, deux vies équivalentes se juxtaposent. Le propos est a priori simple... Mais la juxtaposition n'est qu'un dispositif premier ; la vidéo véritable est un ready-made aidé par le spectateur, dont le regard occasionne le frottement des deux séquences  (que la vidéo soit une réussite ou pas ne nous intéressant pas foncièrement ici).


La notion de document poétique élaborée par Franck Leibovici dans son livre des documents poétiques, paru récemment chez Al Dante / Questions théoriques, apporte un éclaircissement intéressant sur cette question : dans un document poétique, par simple co-présence, l'un des deux contextes (ou le troisième contexte émergeant des deux premiers) redéfinit entièrement l'autre, les autres – ce qui se produit par juxtaposition / rapprochement est en réalité une complète redéfinition des horizons d'attente.


Juxtaposition, présentation, connivence. Si les Nouveaux Romanciers ont recouru à des techniques de floutage et d'indétermination, si la génération suivante a bataillé pour réinjecter des histoires dans tout de même quelque chose d'assez riche formellement (...), certains écrivains aujourd'hui, hors-genre, parviennent à fourbir des armes textuelles dont au bout du compte on perçoit que c'est leur efficacité immédiate qui les fait émerger des bancs d'essai du formalisme. Jean-Charles Masséra dédouble le point de vue dans ses constructions narratives-argumentatives, qui tiennent autant du journal économique que du sitcom. Proche de son lecteur, le texte ne cesse de déplier différents champs de possibilité (cadre familial, groupe d'amis, école, travail, etc.), où en définitive, si un discours politique s'énonce, dans l'hétérogénéité de nos sociologies réunies, c'est toujours par le biais de l'ironie et, justement, de la présentation, telle quelle, des faits. Le texte court constamment le rique d'imploser car très hétérogène, et peut à ce titre produire chez le lecteur une vision kaléidoscopique parfois plus ou moins digeste – mais n'est-ce pas déjà le cas du régime télévisuel?


Pour autant, la perception du texte est unifiée par le flot narratif, et le jeu rhétorique du texte, limpide, argumentant et surargumentant sans cesse, préserve l'agitation ambiante... Au lecteur / regardeur, en définitive, de se positionner, dans la dynamique de la lecture : à lui d'adhérer ou de ne pas le faire, lui seul peut y faire quelque chose, car bon gré mal gré, il n'aura pas pu ne pas comprendre ce dont il était question dans le livre. Présentation donc, plutôt que représentation, c'est une des façons de "cadrer" le travail de JMC (dont les personnages ne sont jamais plus que des instances où viennent se poser des discours et des contre-discours). On pourrait arguer, a minima, que Masséra ne recherche simplement que des moyens marrants de percuter le lecteur et de bousculer un peu l'expérience livresque. Mais il en utilise d'autres, dans la foulée : le recours à la maïeutique est fréquent, ou au dialogue philosophique, à la digression Sternienne... Insister ici sur la grande maîtrise technique des écrivains contemporains qui nous offrent ces textes si "efficaces", dont on pourrait déplorer la relative pauvreté langagière si leur langage ne collait pas très exactement à la réalité.


Présentation : on pourra aussi se demander, à l'inverse, comment représenter autrement que par une monstration "documentaire" ces enjeux actuels globalisés, cf. "Savoir quel appauvrissement de la communication nous voulons mettre en oeuvre", que Publie.net propose en consultation libre, pour un exemple criant? Cette capacité de mettre dans des formes extrêmement simples des phénomènes extrêmement complexes est une des plus belles qualités de Jean-Charles Masséra. Les raisons du problème sont toujours mondialisées, l'instit de Jordan est mondialisée, les mamans sont instrumentalisées par "les images en vente chez ton marchand de journaux ou sur le T-shirt de Jérémy"... Jean-Charles Masséra pousse à son comble l'agencement des mots d'ordre et rend folle la machine d'assignation des vies aux processus macro-économiques (ou ses reliefs appréhendables dans le langage). Mais reste le désir du texte, des étincelles de langue, et c'est sans doute pourquoi son travail est si percutant. En définitive, c'est toujours le jeu de jambes qui prime sur l'endroit où les coups sont distribués (un peu partout en même temps?).


A must read, comme disent les anglais, pour finir sur un mot d'ordre.

Par m y o p i e s - Publié dans : Critiques
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Mardi 1 avril 2008 2 01 /04 /2008 07:21

Xavier Person, dans le Matricule des Anges, en 2003, parlant de Colourful, le premier livre déjà si réussi de Judith Elbaz chez le même éditeur :

« De quoi parle ce livre, sinon peut-être de ce que c'est que parler? »
« Ou comment capter des ultrasons dans la conversation. »
« Colorisant son drame intime? »
« libres associations de mots ou d'images au gré d'une logique aléatoire : concaténations intimes, compressions syntaxiques, retournements inopinés, paronomases, acrostiches et plus s'il le faut, ou comment écrire comme on tire sur un fil. Accélération sur la ligne droite de la phrase, en pointillés. »

Encore valables, ces quelques lignes introduisent bien ce deuxième livre – moins surprenant peut-être que le premier mais toujours aussi virtuose, disponible, à mi-chemin entre poésie contemporaine et enjeux narratifs – que J. Elbaz creuse à fond en décontextualisant à tout va des énoncés biographiques de type journal intime flouté.

À nous finalement de reconstruire à partir des situations esquissées et des faits de langue proposés à entendre, puisqu'en définitive, le langage est souvent le personnage principal du livre, à la fois comme épaisseur (opaque) et comme trouble (lieu de l'ambiguïté et du latent).

Le mouvement en montagne peut se lire aussi comme un récit, une autofiction éloignée de tout ce qu'on déteste dans les détails – le chic de la discontinuité vécue en supplément.

Judith Elbaz, Le mouvement en montagne, POL, février 2007.

Par myopies - Publié dans : Brèves
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Mardi 1 avril 2008 2 01 /04 /2008 01:15
Le blanc de page. Ce qu'est le blanc de page – ou bien, cette complexité du présent, au présent, toujours contredite, toujours inédite, et qu'on ne va pas décrire comme peau, ni comme ciel, ni comme mer.

Et pourtant. C'est le point initial de
Dénuer Dessiner Désirer d'Emmanuel Fournier, l'insistance ondulatoire de cette écriture dessinante et délinéante, qui en indétermination calme, dans la force de son mouvement infinitif, pose quelque chose de la complexité, la pense, la dépose, la commente. Emmanuel Fournier écrit en langue infinitive : tout au moins, pour ces extraits, issus des pages de droite de Mer à faire :
"Vouloir pouvoir penser, croire pouvoir penser sans avoir à se limiter. Sembler pouvoir penser sans réglementer, et pourtant ne pas laisser se penser n'importe quoi." (p91)

"Lambiner. Faire durer. Retarder même. (...) Traîner, et pourtant embrasser. N'entendre qu'en ralentissant. En se retenant, enfin comprendre et pénétrer." (p. 93)

"Désirer parler. Croire pouvoir parler, et manquer seulement d'avoir essayé. S'étonner de se taire." (p97)
Dans le dyptique nous sont donnés à lire plusieurs modes concourants, plusieurs registres de transcriptions : l'intérêt de ce livre étant qu'aucun registre n'est premier, sinon la mer et son mouvement, chacun des registres découlant d'une lente observation (de Ouessant à Belle-Île).

Emmanuel Fournier met donc en place (d'un 30 juin à un 23 juillet dit le sommaire)
une fréquentation contemplative-active assidue de la mer qui aboutit à un journal, repris dans les pages de gauche du livre. Mais la préface donne comme cadre au projet l'intervalle de juillet 1993 à novembre 2004 : il aura donc fallu aller et revenir, tergiverser pour ébaucher une triangulation possible du sujet de ce livre. Cela se concrétisera en une démultiplication des registres, que Fournier commente en préface :
"Le texte en question ne se laissant pas saisir, on a tenté de le circonvenir par deux langues différentes, le français – mais cela aurait pu être une autre langue avec narrateur, sujets, verbes et compléments – et l'infinitif, une langue pour verbes et conjonctions, où le sens des choses et de nos vies est encore ouvert"
C'est dans l'interminable échange et translation de l'un en l'autre (du journal daté, page de gauche, vers la langue infinitive découlant des réflexions du jour, en page de droite) que quelque chose vient à passer qui est nouveauté, force de la ligne et forage de pensée dans des mots aussi simples et limpides que peuvent l'être des verbes infinitifs, offerts à la conjugaison lectrice.

Vent sur la peau à la lecture des phrases de Mer à faire : l'espace se met à vibrer autour du livre. Mouvement de mes yeux sur la page quand ce sont les dessins de l'autre volume que je suis ligne à ligne : autre volume qui se compose de 36 dessins, 36 morceaux, de mer, autant de transcriptions encore, ou plus précisément trois registres supplémentaires – puisque le volume est sous-titré : Transcription pour trois instruments.

Plume, compas, crayon : ce sont en réalité 3 X 12 dessins exactement similaires, tracés à l'aide d'instruments différents, qui nous serviront d'équivalents-mer conceptuels : le trait est l'enjeu des
morceaux, 3 X 12 performances de singularités, trait dont la variation même d'un instrument à l'autre (en épaisseur, tenue, droiture, finesse) sur un modèle 12 fois identique est la trace et l'indice (Peircéen) de ce que cherche à approcher Emmanuel Fournier.

La
mutabilité même serait le sujet du livre, à approcher comme mouvement de vie, pour pouvoir à son image et à son exemple penser un peu plus loin, reprendre, réitérer, ressaisir quelque chose quelle que soit la déperdition, fréquenter la déperdition peut-être, l'entropie de tout ce mouvement effondré en pure perte, mais qui résulte paradoxalement en une fertile et générative représentation de ce mouvement au lieu d'en donner à lire épuisement, abandon, perte (perte qui n'est pas pour autant absente)...

L'ouverture du projet tient dans la façon dont il cerne et propose un espace de possibilité sans pour autant jamais tenter de le fermer ni d'en donner une définition stable : et pour cause, la mer ne se résumant à rien d'autre qu'être la mer encore, Dénuer Dessiner Désirer rien d'autre sans doute que toujours continuer, "croire devoir continuer" à se rendre au monde, "open" encore, disponible toujours...

Images d'une configuration des vagues auxquelles répondent les traces écrites écoutées d'une conformation mentale, arrangement transitoire lu comme on suit un relief du doigt ou une courbe, pour un temporaire accordage (Fournier dit bien que son objet pourrait être la musique, est la musique, surtout musique sans doute) en tentatives questionnantes saisissantes, noyant océaniquement leur propos dans le ping-pong paradoxal (sans table?) d'un texte qui presque géométriquement, figuralement, ouvre un lieu de circulation dans l'entre de ses registres pour s'oublier à l'autre de son dyptique, ne trace que lignes rapportées...

Autre du texte qui est ici le trait, formant des images elles-mêmes comme ôtées d'elles-mêmes par le mouvement de pensée qu'elles appellent, dans des circulations qui se reconduisent sans cesse de lignes tracées de proses en
traits pensés de langue infinitive dont le verbe explique rien que le mouvement vers plus mouvant encore, morale d'écriture des plus classiques au fond, à attendre la vague, la rater toujours et recommencer, recommencer le geste, de relever la mer, cartographier l'hétérogène qui entre souvenir / image mentale / et prospective de son retour changé ondule, déceptivement...

Faut-il s'arrêter sur l'incongruité peut-être de la mer épinglée métaphore d'écrire-lire & penser, ou pas, justesse ou pas de ce lieu commun si commun? D'emblée non, puisque le dispositif du livre rend la mer aussi centrale qu'absente. Le livre l'emporte par son inventivité plastique, poétique et philosophique, malgré un classicisme de ton (retenue, limpidité, clarté). Par sa fraîcheur aussi, saveur, qui pense les mouvements afférents en des mouvements de lignes de verbes s'articulant, de proses, liquides, en lignes, lisantes, circulantes infinitivantes, instantes, recommençantes... Du journal, page de gauche, au 6 et 8 juillet :
"Ce qui justifie des dessins de mer, c'est que ce soit la mer qui les trace. Et que nous passions du temps à la regarder." (p. 44)

"La mer trace sans cesse et sans repos. (...) Ce n'est pas elle qui change et nous qui dessinons, mais à elle de dessiner, au monde d'être, et à nous de transcrire, de faire des relevés de ce qui se trace. La mer donne la partition. Pour l'instant, l'urgent est de la noter sans s'occuper du mode d'exécution."
(p... 36)
Une légèreté ouvre ce blog, à la lecture remémorée – reparcourue, reparcourante – du dyptique d'Emmanuel Fournier, Dénuer Dessiner Désirer il y a un peu plus d'un an, 36 morceaux et Mer à faire, Eric Pesty éditeur, 2005.

 

Par myopies - Publié dans : Critiques
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