
"Approche des mécanismes sociaux et de la langue qui les subvertit", le travail de Jean-Charles Masséra, depuis France
guide de l'utilisateur et United emmerdements of New Order, tous deux chez POL, réussit à intégrer le
spectaculaire intégré, et à le dissoudre, dans une critique drôle et assez radicale, enfilant par ses constatations acides autant de perles de langage par centimètre carré. Activisme politique et
baskets, deux fois, genres différents :
Ecriture : Croissance, familles savoyardes et baskets à scratch, le nouveau livre de Jean-Charles Masséra, vient de sortir chez Publie.net, la maison d'édition numérique dirigée par François Bon.
Rock'n'Roll : All I need, clip de Radiohead, est visible sur Youtube, sponsorisé par MTV ; oeuvre "ouvertement militante" comme disent les grands médias, ce clip se veut une dénonciation du trafic d'enfants et des fabricants de chaussure en Asie. Formellement, le dispositif brille par sa simplicité : l'écran est divisé en deux, deux journées d'enfants défilent. Pas le choix, voir le nouveau Radiohead en version vidéo sera s'exposer à cette juxtaposition, ces deux mondes interdépendants, ces deux modes d'être-enfant reliés par l'interface de la chaussure, du pied.
Les deux objets, le livre et le clip, ont en commun de présenter des faits, incontournables, comme le fait la publicité par exemple (ou la
mécanique de la justice). Les deux objets ont une action immédiate. Leur message est clair, de l'ordre du slogan, si l'on veut. Mais c'est qu'il fonctionne aussi autrement : par jeu de
co-présence, de mise en simultanéité. Dans la vidéo de Radiohead, deux vies équivalentes se juxtaposent. Le propos est a priori simple... Mais la juxtaposition n'est qu'un dispositif premier ; la
vidéo véritable est un ready-made aidé par le spectateur, dont le regard occasionne le frottement des deux séquences (que la vidéo soit une réussite ou pas ne nous intéressant pas
foncièrement ici).
La notion de document poétique élaborée par Franck Leibovici dans son livre des documents poétiques, paru récemment chez Al Dante / Questions théoriques, apporte un éclaircissement intéressant sur cette question : dans un document poétique, par simple co-présence, l'un des deux contextes (ou le troisième contexte émergeant des deux premiers) redéfinit entièrement l'autre, les autres – ce qui se produit par juxtaposition / rapprochement est en réalité une complète redéfinition des horizons d'attente.
Juxtaposition, présentation, connivence. Si les Nouveaux Romanciers ont recouru à des techniques de floutage et
d'indétermination, si la génération suivante a bataillé pour réinjecter des histoires dans tout de même quelque chose d'assez riche formellement (...), certains écrivains aujourd'hui, hors-genre,
parviennent à fourbir des armes textuelles dont au bout du compte on perçoit que c'est leur efficacité immédiate qui les fait émerger des bancs d'essai du formalisme. Jean-Charles Masséra
dédouble le point de vue dans ses constructions narratives-argumentatives, qui tiennent autant du journal économique que du sitcom. Proche de son lecteur, le texte ne cesse de déplier différents
champs de possibilité (cadre familial, groupe d'amis, école, travail, etc.), où en définitive, si un discours politique s'énonce, dans l'hétérogénéité de nos sociologies réunies, c'est toujours
par le biais de l'ironie et, justement, de la présentation, telle quelle, des faits. Le texte court constamment le rique d'imploser car très hétérogène, et peut à ce titre produire chez le lecteur
une vision kaléidoscopique parfois plus ou moins digeste – mais n'est-ce pas déjà le cas du régime télévisuel?
Pour autant, la perception du texte est unifiée par le flot narratif, et le jeu rhétorique du texte, limpide, argumentant et
surargumentant sans cesse, préserve l'agitation ambiante... Au lecteur / regardeur, en définitive, de se positionner, dans la dynamique de la lecture : à lui d'adhérer ou de ne pas le faire, lui
seul peut y faire quelque chose, car bon gré mal gré, il n'aura pas pu ne pas comprendre ce dont il était question dans le livre. Présentation donc, plutôt que représentation, c'est une des façons de "cadrer"
le travail de JMC (dont les personnages ne sont jamais plus que des instances où viennent se poser des discours et des contre-discours). On pourrait arguer, a minima, que Masséra ne recherche
simplement que des moyens marrants de percuter le lecteur et de bousculer un peu l'expérience livresque. Mais il en utilise d'autres, dans la foulée : le recours à la maïeutique est fréquent, ou au dialogue
philosophique, à la digression Sternienne... Insister ici sur la grande maîtrise technique des écrivains contemporains qui nous offrent ces textes si "efficaces", dont on pourrait déplorer la
relative pauvreté langagière si leur langage ne collait pas très exactement à la réalité.
Présentation : on pourra aussi se demander, à l'inverse, comment représenter autrement que par une monstration "documentaire" ces enjeux actuels globalisés, cf. "Savoir quel appauvrissement de la communication nous voulons mettre en oeuvre", que Publie.net propose en consultation libre, pour un exemple criant? Cette capacité de mettre dans des formes extrêmement simples des phénomènes extrêmement complexes est une des plus belles qualités de Jean-Charles Masséra. Les raisons du problème sont toujours mondialisées, l'instit de Jordan est mondialisée, les mamans sont instrumentalisées par "les images en vente chez ton marchand de journaux ou sur le T-shirt de Jérémy"... Jean-Charles Masséra pousse à son comble l'agencement des mots d'ordre et rend folle la machine d'assignation des vies aux processus macro-économiques (ou ses reliefs appréhendables dans le langage). Mais reste le désir du texte, des étincelles de langue, et c'est sans doute pourquoi son travail est si percutant. En définitive, c'est toujours le jeu de jambes qui prime sur l'endroit où les coups sont distribués (un peu partout en même temps?).
A must read, comme disent les anglais, pour finir sur un mot d'ordre.
