Mardi 1 avril 2008
Le blanc de page. Ce qu'est le blanc de page – ou bien, cette complexité du présent, au présent, toujours contredite, toujours inédite, et qu'on ne va pas décrire comme peau, ni comme ciel, ni comme mer.

Et pourtant. C'est le point initial de
Dénuer Dessiner Désirer d'Emmanuel Fournier, l'insistance ondulatoire de cette écriture dessinante et délinéante, qui en indétermination calme, dans la force de son mouvement infinitif, pose quelque chose de la complexité, la pense, la dépose, la commente. Emmanuel Fournier écrit en langue infinitive : tout au moins, pour ces extraits, issus des pages de droite de Mer à faire :
"Vouloir pouvoir penser, croire pouvoir penser sans avoir à se limiter. Sembler pouvoir penser sans réglementer, et pourtant ne pas laisser se penser n'importe quoi." (p91)

"Lambiner. Faire durer. Retarder même. (...) Traîner, et pourtant embrasser. N'entendre qu'en ralentissant. En se retenant, enfin comprendre et pénétrer." (p. 93)

"Désirer parler. Croire pouvoir parler, et manquer seulement d'avoir essayé. S'étonner de se taire." (p97)
Dans le dyptique nous sont donnés à lire plusieurs modes concourants, plusieurs registres de transcriptions : l'intérêt de ce livre étant qu'aucun registre n'est premier, sinon la mer et son mouvement, chacun des registres découlant d'une lente observation (de Ouessant à Belle-Île).

Emmanuel Fournier met donc en place (d'un 30 juin à un 23 juillet dit le sommaire)
une fréquentation contemplative-active assidue de la mer qui aboutit à un journal, repris dans les pages de gauche du livre. Mais la préface donne comme cadre au projet l'intervalle de juillet 1993 à novembre 2004 : il aura donc fallu aller et revenir, tergiverser pour ébaucher une triangulation possible du sujet de ce livre. Cela se concrétisera en une démultiplication des registres, que Fournier commente en préface :
"Le texte en question ne se laissant pas saisir, on a tenté de le circonvenir par deux langues différentes, le français – mais cela aurait pu être une autre langue avec narrateur, sujets, verbes et compléments – et l'infinitif, une langue pour verbes et conjonctions, où le sens des choses et de nos vies est encore ouvert"
C'est dans l'interminable échange et translation de l'un en l'autre (du journal daté, page de gauche, vers la langue infinitive découlant des réflexions du jour, en page de droite) que quelque chose vient à passer qui est nouveauté, force de la ligne et forage de pensée dans des mots aussi simples et limpides que peuvent l'être des verbes infinitifs, offerts à la conjugaison lectrice.

Vent sur la peau à la lecture des phrases de Mer à faire : l'espace se met à vibrer autour du livre. Mouvement de mes yeux sur la page quand ce sont les dessins de l'autre volume que je suis ligne à ligne : autre volume qui se compose de 36 dessins, 36 morceaux, de mer, autant de transcriptions encore, ou plus précisément trois registres supplémentaires – puisque le volume est sous-titré : Transcription pour trois instruments.

Plume, compas, crayon : ce sont en réalité 3 X 12 dessins exactement similaires, tracés à l'aide d'instruments différents, qui nous serviront d'équivalents-mer conceptuels : le trait est l'enjeu des
morceaux, 3 X 12 performances de singularités, trait dont la variation même d'un instrument à l'autre (en épaisseur, tenue, droiture, finesse) sur un modèle 12 fois identique est la trace et l'indice (Peircéen) de ce que cherche à approcher Emmanuel Fournier.

La
mutabilité même serait le sujet du livre, à approcher comme mouvement de vie, pour pouvoir à son image et à son exemple penser un peu plus loin, reprendre, réitérer, ressaisir quelque chose quelle que soit la déperdition, fréquenter la déperdition peut-être, l'entropie de tout ce mouvement effondré en pure perte, mais qui résulte paradoxalement en une fertile et générative représentation de ce mouvement au lieu d'en donner à lire épuisement, abandon, perte (perte qui n'est pas pour autant absente)...

L'ouverture du projet tient dans la façon dont il cerne et propose un espace de possibilité sans pour autant jamais tenter de le fermer ni d'en donner une définition stable : et pour cause, la mer ne se résumant à rien d'autre qu'être la mer encore, Dénuer Dessiner Désirer rien d'autre sans doute que toujours continuer, "croire devoir continuer" à se rendre au monde, "open" encore, disponible toujours...

Images d'une configuration des vagues auxquelles répondent les traces écrites écoutées d'une conformation mentale, arrangement transitoire lu comme on suit un relief du doigt ou une courbe, pour un temporaire accordage (Fournier dit bien que son objet pourrait être la musique, est la musique, surtout musique sans doute) en tentatives questionnantes saisissantes, noyant océaniquement leur propos dans le ping-pong paradoxal (sans table?) d'un texte qui presque géométriquement, figuralement, ouvre un lieu de circulation dans l'entre de ses registres pour s'oublier à l'autre de son dyptique, ne trace que lignes rapportées...

Autre du texte qui est ici le trait, formant des images elles-mêmes comme ôtées d'elles-mêmes par le mouvement de pensée qu'elles appellent, dans des circulations qui se reconduisent sans cesse de lignes tracées de proses en
traits pensés de langue infinitive dont le verbe explique rien que le mouvement vers plus mouvant encore, morale d'écriture des plus classiques au fond, à attendre la vague, la rater toujours et recommencer, recommencer le geste, de relever la mer, cartographier l'hétérogène qui entre souvenir / image mentale / et prospective de son retour changé ondule, déceptivement...

Faut-il s'arrêter sur l'incongruité peut-être de la mer épinglée métaphore d'écrire-lire & penser, ou pas, justesse ou pas de ce lieu commun si commun? D'emblée non, puisque le dispositif du livre rend la mer aussi centrale qu'absente. Le livre l'emporte par son inventivité plastique, poétique et philosophique, malgré un classicisme de ton (retenue, limpidité, clarté). Par sa fraîcheur aussi, saveur, qui pense les mouvements afférents en des mouvements de lignes de verbes s'articulant, de proses, liquides, en lignes, lisantes, circulantes infinitivantes, instantes, recommençantes... Du journal, page de gauche, au 6 et 8 juillet :
"Ce qui justifie des dessins de mer, c'est que ce soit la mer qui les trace. Et que nous passions du temps à la regarder." (p. 44)

"La mer trace sans cesse et sans repos. (...) Ce n'est pas elle qui change et nous qui dessinons, mais à elle de dessiner, au monde d'être, et à nous de transcrire, de faire des relevés de ce qui se trace. La mer donne la partition. Pour l'instant, l'urgent est de la noter sans s'occuper du mode d'exécution."
(p... 36)
Une légèreté ouvre ce blog, à la lecture remémorée – reparcourue, reparcourante – du dyptique d'Emmanuel Fournier, Dénuer Dessiner Désirer il y a un peu plus d'un an, 36 morceaux et Mer à faire, Eric Pesty éditeur, 2005.

 

Par myopies - Publié dans : Critiques
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