Lundi 12 janvier 2009

PREMIÈRE PARTIE
COMBRAY

I.

Longtemps, je me couche de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se ferment si vite que je n’ai pas le temps de me dire: Je m’endors. Et, une demi-heure après, la pensée qu’il est temps de chercher le sommeil m’éveille; je veux poser le volume que je crois avoir encore dans les mains et souffler ma lumière; je ne cesse pas en dormant de faire des réflexions sur ce que je viens de lire, mais ces réflexions prennent un tour un peu particulier; il me semble que je suis moi-même ce dont parle l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survit pendant quelques secondes à mon réveil; elle ne choque pas ma raison mais pèse comme des écailles sur mes yeux et les empêche de se rendre compte que le bougeoir n’est plus allumé. Puis elle commence à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure; le sujet du livre se détache de moi, je suis libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvre la vue et je suis bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demande quelle heure il peut être; j’entends le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrit l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

J’appuis tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frotte une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade, qui est obligé de partir en voyage et doit coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur c’est déjà le matin! Dans un moment les domestiques sont levés, il peut sonner, on vient lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il croit entendre des pas; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui est sous sa porte disparaît. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier domestique part et il faut rester toute la nuit à souffrir sans remède.

Je me rendors, et parfois je n’ai plus que de courts réveils d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où sont plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n’ai qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retourne vite m’unir. Ou bien en dormant je rejoins sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tire par mes boucles et que dissipe le jour,—date pour moi d’une ère nouvelle,—où on les a coupées. J’oublie cet événement pendant mon sommeil, j’en retrouve le souvenir aussitôt que je réussis à m’éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j’entoure complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.

Quelquefois, comme Eve naît d’une côte d’Adam, une femme naît pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que je suis sur le point de goûter, je m’imagine que c’est elle qui me l’offre. Mon corps qui sent dans le sien ma propre chaleur veut s’y rejoindre, je m’éveille. Le reste des humains m’apparais comme bien lointain auprès de cette femme que je quitte il y a quelques moments à peine; ma joue est chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrive quelquefois, elle a les traits d’une femme que je connais dans la vie, je me donne tout entier à ce but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouit, j’oublie la fille de mon rêve.

 

 

Du côté de chez Swann, pages 1 à 5, édition Le Livre de Poche, 1966. Vous pouvez retrouver la recherche du temps présent dans le premier numéro de la revue en ligne myopies : http://www.myopies-revue.com/

Par Arno Calleja - Publié dans : La recherche du temps présent
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